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Site antique de Lucciana : ils fouillent des villages, ils trouvent un Dieu

09-02-2017
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C'est une découverte exceptionnelle."Daniel Istria, le responsable scientifique du site de fouilles de Mariana à Lucciana (voir notre édition du 7 février) se veut enthousiaste.

Le futur président du conseil scientifique du musée Mariana imagine déjà les retombées à venir. "Nous connaissons peu de choses des cultes à l'époque romaine, nous allons pouvoir avancer."Sur les lieux, près de l'église de la Canonica, l'effervescence est de mise. Les archéologues de l'Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) s'activent comme des fourmis. Un ballet ordonné de petites mains, aidées par des pelleteuses et différents outils.

Devant leurs yeux, les vestiges d'un lieu de culte dédié au Dieu Mithra. Les fondations de la chapelle se dessinent laissant entrevoir le plan de l'édifice. Deux rangées de banquettes s'alignent parallèlement entourant la nef menant à la statue de Mithra : "les romains mangeaient allongés sur ces bancs,"précise Philippe Chapon, archéologue responsable des fouilles.La tête dans ses notes, le barbu aux cheveux blancs étudie le moindre objet. À la recherche de détails précieux, indispensable pour effectuer une datation : "Nous avons trouvé des fragments de statue où le fameux taureau est représenté. C'est ce qui nous permet d'affirmer que nous sommes face à un lieu de culte dédié à Mithra."

Sur la statue retrouvée en partie détruite, divisée en trois morceaux, plusieurs symboles laissent entrevoir la représentation du Dieu vénéré.

Sacrifices de taureau et rites initiatiques

À l'origine Mithra est vêtu d'un bonnet perse, d'un pantalon phrygien. Il est figuré en pleine action, dans une scène très dynamique, où le vent gonfle son manteau. Autour du dieu et du taureau sacrifié, on note la présence d'autres animaux, un chien, un serpent, un scorpion (ou/et un crabe) mordent les parties génitales du taureau, autant de figures et d'actes symboliques. Le sang qui jaillit de la blessure, est aspiré par le chien pour permettre la régénération du monde, selon plusieurs experts.

L'édifice religieux n'impressionne pas par sa taille. Onze mètres de longueur sur six de largeur.

De quoi laisser aller son imagination. Au coeur des rites initiatiques pratiqués par les soldats des anciennes légions romaines. "Il y avait des sacrifices de taureau réalisés à l'extérieur du bâtiment. Ensuite les fidèles buvaient son sang."

Les archéologues s'attellent à déblayer le bas du relief de la statue. Derrière, l'emplacement d'un grand four se dessine :"Ils pouvaient faire à manger pour plusieurs dizaines de personnes", explique un ingénieur. À l'intérieur, le lieu prenait l'aspect d'une caverne. Sombre, sans fenêtre, entre le mystérieux et le mystique. Juste la place pour voir les visages des visiteurs en adoration devant leur Dieu. Les lampes à huile trouvées sur le chantier étaient entreposées dans les niches du mur. Histoire de faire passer un soupçon de lumière dans la pénombre. "Ce culte était très populaire à cette époque, 100 ans avant J.-C., parmi les légions romaines. Les lampes à huile permettent de définir une datation aux alentours du IIIe siècle. Le lieu a été détruit et incendié au IVe ou Ve siècle."

Une popularité éteinte par Théodose en 391 ap J.-C. à la fin du IVe siècle.

L'Empereur souhaite éradiquer les religions différentes du christianisme. Après l'instauration d'un décret, tous les temples non-chrétiens sont détruits ou remplacés par des églises. L'arrêt de mort du mithraisme : "Pourtant, le culte perdure pendant un certain temps à Mariana," constate Philippe Chapon.

"Dommage que cela disparaisse"

Mais les fragments de marbre retrouvés détruits et brûlés par les scientifiques ne laissent guère de doute sur l'épilogue de la chapelle de Mithra de Lucciana : "Le lieu a ensuite été réutilisé pour un autre usage. Beaucoup de matériel a été trouvé. C'était même devenu un dépotoir."

Aujourd'hui, le lieu de culte retrouve ses lettres de noblesse. De quoi satisfaire les créateurs du futur musée Mariana. Un projet soutenu par la municipalité de Lucciana, loin de faire l'unanimité du côté de l'opposition (voir notre édition du 09 août 2016). Les récentes découvertes pourraient les faire changer d'avis. Le musée archéologique a été créé juridiquement voilà quatre ans, en juillet 2012 pour donner à voir Mariana, témoin de plus de 2 000 ans d'histoire des premiers colons jusqu'à la domination pisane. Un véritable puits de culture à destination du public, alimenté par les récentes fouilles.

Des recherches qui pourraient aussi modifier les plans du tronçon de route, prévus à la fin du programme d'archéologie préventive en avril : "La conservation du lieu de culte pose question. Normalement il faudra libérer le terrain pour la construction de la route. À mon avis il faut la déplacer. Il va y avoir des négociations ardues entre la direction des affaires culturelles à Ajaccio (Drac) et le département de Haute-Corse. Mais ça serait dommage que cela disparaisse," s'inquiète Daniel Istria.

Et pour cause, il n'existe aucun autre lieu de culte dédié à Mithra en Corse.

Il y en a même très peu en Méditerranée, "seulement quelques-uns en Afrique, en Espagne ou en Italie."

Contacté, le département a confirmé l'existence de discussions : " Nous attendons une réponse de la Drac, mais nous avons pris en compte et intégré ces nouvelles découvertes."

Pas de quoi perturber les archéologues présents sur le site, habitués de ces situations. Peut-être ont-ils en tête cette phrase d'André Malraux : "La culture ne s'hérite pas, elle se conquiert. Ce qui doit nous unir c'est l'objet de cette conquête..."


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